
Une pensée se comprend d’autant mieux qu’on connaît mieux le penseur qui la formule. Qui donc était frère Thomas d’Aquin avant de devenir celui qu’on appelle le « Docteur angélique » ou l’« Ange de l’École » ?
Dans cette conférence, nous parlerons de projets familiaux contrariés, de voyages en Italie, en France et en Allemagne, de travail acharné et de prière, puis encore de travail, et de davantage de travail encore ! Saint Thomas n’a pas vécu 50 ans sur cette terre, mais l’œuvre immortelle qu’il a produite est colossale, et il l’a produite dans un contexte particulier qui est celui de la scolastique au sein de l’Université, une institution nouvelle en ce 13ᵉ siècle après Jésus-Christ.
Que la foi et la raison relèvent de deux registres distincts nous apparaît aujourd’hui comme une évidence — mais c’est tout sauf une évidence dans le monde musulman, par exemple. Peut-être est-il bon de rappeler que ce sont les théologiens médiévaux, et saint Thomas plus qu’aucun autre, qui ont soigneusement élaboré cette distinction devenue fondamentale au sein de la culture occidentale.
Depuis la Renaissance, et en particulier dans son aspect violemment anti-intellectualiste (Luther), cette distinction a commencé à se penser en terme d’opposition. C’est une erreur, un piège qu’il nous incombe de désamorcer afin de bien comprendre comment « distinguer pour unir » (selon la belle expression de J. Maritain), et découvrir, avec saint Thomas, comment se structurent les relations entre la foi et la raison.
On dit volontiers que la philosophie se réduit à quelques questions-clés : qui suis-je ? que sais-je ? et que dois-je faire ? Si cette réduction est excessive, elle définit assurément plusieurs aspects fondamentaux de la réflexion philosophique.
La logique comme prélude à une pensée bien construite, puis la philosophie de la connaissance, nous aident à répondre plus sûrement aux autres questions essentielles de la philosophie. Car je dois savoir qui je suis pour savoir ce que je dois faire, et je dois pour cela savoir d’abord ce que je puis espérer connaître (et comment) afin de découvrir qui je suis ; quant à procéder avec ordre et méthode, c’est affaire, entre autres, de logique. Ainsi doit-on commencer par le commencement.
La philosophie m’a permis de mieux baliser les modalités de ma connaissance. Encore doit-on savoir, pour aller de l’avant, sur quoi porte cette connaissance. À l’époque moderne, le spectre couvert par la philosophie s’est considérablement rétréci, et l’étude du monde naturel, en particulier, a trop souvent et trop rapidement été abandonnée aux « physiciens ». Or cette physique mathématique de la science contemporaine, loin d’épuiser son objet, ne peut, en raison de sa propre méthode, répondre aux questions les plus fondamentales sur la Nature. La « philosophie de la nature » ambitionne de comprendre ce qu’il est en de la nature de cette Nature toujours déjà présupposée par les sciences positives.
Depuis Platon, la philosophie éprouve le besoin d’une « seconde navigation » : le monde physique n’épuise pas le sens du réel, et surtout il ne suffit pas à en rendre compte adéquatement. La méta-physique porte donc sur l’au-delà de l’observable. Nulle élucubration gratuite dans cette entreprise, qui ne relève pas de la fantasmagorie, mais de l’exigence d’intelligibilité la plus stricte : toutes les sciences positives nous parlent de divers êtres possédant chaque fois telle ou telle propriété, mais aucune ne nous dit ce qu’il en est de la signification de ce mot « être » que toutes présupposent sans l’expliquer jamais. Or c’est là, justement, le rôle de la métaphysique, qui demande ti to on (Aristote), « qu’est-ce que l’être » ?
La métaphysique, depuis Aristote qui, sans employer encore ce nom, fonde la discipline en la portant d’emblée à un haut degré de perfection, la métaphysique aboutit à l’existence de Dieu. Non pas certes le Dieu un et trine qui se révèle à ses créatures, mais le même Dieu reconnu comme l’Être nécessaire auquel sont suspendus « le soleil et les autres étoiles » (Dante).
L’insuffisance du monde physique pour s’expliquer par lui-même conduit, on l’a vu, à la métaphysique. À son tour, Dieu identifié comme « Acte pur » et « Être » se laisse découvrir comme le fondement de toute intelligibilité du monde physique et invisible. Aristote l’avait parfaitement vu ; il incomberait à saint Thomas de retoucher sa pensée pour lui donner toute sa mesure.
Si la philosophie me révèle quelque chose à propos de l’être que je suis et du monde dans lequel je vis, il lui reste à m’éclairer à propos de ce qu’il est bon que je fasse dans ce monde. La morale n’est pas déconnectée de l’étude philosophique du monde, que du contraire : c’est en comprenant qui il est que l’homme peut comprendre quels actes conviennent à sa nature, étant donné le monde dans lequel il vit.
La morale, certes, s’épanouit au soleil de la Révélation, mais la grâce ne supprime pas la nature : ainsi de l’accomplissement éthique de l’homme selon les vertus théologales (foi, espérance, charité), qui n’escamote ni ne rend caduques les vertus naturelles reflétant la manière dont l’homme se comporte, dans le monde, d’une manière digne de sa nature d’être raisonnable.
Rome ne s’est pas faite en un jour, dit-on. L’école de saint Thomas n’est pas sortie non plus toute casquée de l’œuvre du maître, pour s’imposer d’emblée comme la référence théologique au sein de l’Église catholique. D’autres maîtres se sont opposés à la pensée de Thomas sur des aspects fondamentaux de sa philosophie, comme par exemple Jean Duns Scot, dès la fin du XIIIe siècle.
Plus tard, quand le thomisme fut devenu « incontournable », on s’opposa sur la manière d’interpréter la pensée du saint Docteur à propos de questions qui ne s’étaient pas posées de son temps. Enfin, pour restaurer l’intelligence des mystères de la foi étouffée par le rationalisme étriqué de la Modernité, le pape Léon XIII remit à l’honneur la pensée de saint Thomas au sein de l’Église dans la seconde moitié du 19ᵉ siècle, inaugurant un renouveau pour plusieurs décennies.
Cette première saison propose une immersion dans l’univers de la philosophie à travers les enseignements de saint Thomas d’Aquin, l'une des figures majeures de la pensée occidentale. Stéphane Mercier nous guide à travers un parcours structuré et captivant, explorant des thèmes fondamentaux tels que la foi et la raison, la logique et la connaissance, la métaphysique, ou encore la morale. Accessibles et approfondis, ces huit cours offrent une introduction à la fois complète et accessible à la richesse de la scolastique médiévale et à l’héritage intemporel du « Docteur angélique », éclairant les grandes questions de l’existence humaine.
Grâce à des récits vivants et des explications claires, chaque conférence plonge au cœur des problématiques essentielles qui traversent la philosophie depuis des siècles : comment conjuguer foi et raison ? Quels sont les fondements de la connaissance et de la morale ? Pourquoi la métaphysique est-elle cruciale pour comprendre la réalité au-delà de l’observable ?
Cette saison met également en lumière la pertinence actuelle des réflexions de saint Thomas d’Aquin, en retraçant l’histoire de l’école thomiste et son influence durable. Elle s’adresse à ceux qui souhaitent découvrir ou approfondir la philosophie dans une perspective en même temps historique et contemporaine, en suivant les traces d’un penseur inégalé.