
Les péchés capitaux… notion théologique ? Oui, mais pas seulement : le nom du « péché » est bien attesté dans la langue philosophique des Grecs (hamartêma) et des Latins (peccatum) avant d’être intégré à la théologie chrétienne. Le péché est défaut ou désordre : pour le théologien, il est une offense à Dieu ; et pour le philosophe, un manquement à la raison. Le mot ou un autre recouvre ce qui éloigne l’homme de son bonheur : à ce titre, le concept de péché, qu’il soit ou non exprimé par ce nom, intéresse aussi le psychologue, qui empruntera éventuellement au vocabulaire hérité de la théologie en parlant d’une « idole », qui accapare nos affections et dont on se fait l’esclave, pour notre malheur.
Dans tous les cas, il s’agit de comprendre nos désordres, afin d’y porter remède. Mais, comment comprendre une réalité aux formes si multiples, sinon par une approche scientifique ? Comme on le sait, la science a pour vocation de ramener la multiplicité du réel à un petit nombre des principes qui en commandent l’intelligence. La théorie des péchés capitaux n’est pas autre chose que la tentative de discerner les trames originaires de nos déficiences. Le péché capital est ainsi celui qui est à la tête (caput en latin) des autres, parce que ceux-ci s’inscrivent dans son sillage, et qu’il se situe, pour ainsi dire, à leur source…
L’orgueil paraît être le plus manifestement théologique des péchés capitaux, ne serait-ce que parce que sa contrepartie, l’humilité, n’est pas une vertu à l’horizon de la morale antique avant l’irruption du christianisme. Et pourtant. S’il est vrai que ni Aristote ni les stoïciens ne parlent de l’humilité, la pensée grecque est profondément consciente du déséquilibre induit par l’orgueil, qui est pour elle hybris, démesure.
C’est elle que combat le double précepte d’Apollon delphique : Rien de trop et Connais-toi toi-même ; car on doit se connaître pour ne pas imaginer être plus qu’en réalité. Le principal ressort de la tragédie grecque est d’ailleurs la démesure : l’homme qui ne reste pas à sa place, parce qu’il l’ignore, va au-devant d’une catastrophe aussi fatale qu’inéluctable.
La tradition spirituelle postérieure a associé la notion d’orgueil à celle de « vaine gloire » : le creux se croit plein, la grenouille veut être aussi grosse que le bœuf, et ainsi de suite. Plus fondamentalement, l’orgueil est source des sources du péché : il est le dérèglement capital par excellence, et celui des capitaines qui entraîne tous les autres péchés capitaux à sa suite.
Si l’association des deux péchés capitaux de gourmandise et de luxure peut surprendre au premier abord, elle se justifie d’après l’étroite similitude des mécanismes qui les gouvernent. Les plaisirs du ventre et du bas-ventre, bien qu’ils soient certes distincts et que les premiers soient ordinairement plus modérés que les seconds, sont en effet, complices dans le crime : ils aspirent à l’assouvissement d’un désir immodéré de posséder, de s’assimiler, d’assouvir une faim pour le plaisir des sens.
Puisqu’il en va souvent du désir de la chair comme du désir de la chère, on traitera ensemble ces deux désordres fonciers, et d’autant plus volontiers que, le terrain de la chère étant moins glissant que celui de la chair, il suffira, pour bien comprendre ce qu’il vaut mieux taire à propos du second, de saisir les ressorts analogues du premier.
L’avarice est peut-être celui des péchés capitaux qui fait le plus facilement l’unanimité contre lui. Non qu’il soit toujours plus facile de lui résister, ni que ce péché soit moins insidieux ou capital que les autres, mais parce que la réputation d’avare fait horreur à tous. On excusera le gourmand sous prétexte qu’il est un gourmet, le monde salue volontiers le luxurieux comme un charmant séducteur, et ainsi de suite.
L’envieux, il est vrai, suscitera moins de complaisance, mais on l’excusera éventuellement d’être si mal partagé qu’il doive porter envie aux autres. L’avare, en revanche, n’inspire aucune indulgence et est depuis toujours odieux à tous : « La peste soit de l’avarice et des avaricieux ! » Comment se fait-il alors que le péché d’avarice demeure si profondément ancré en nous, en dépit du stigmate universel qui le censure ?
L’envie et sa compagne, la jalousie, sont des travers qui nous rendent particulièrement malheureux. C’est pourquoi l’envieux suscite éventuellement la compassion : il est l’artisan de son propre malheur ; et le psychologue autant que le philosophe ou le théologien n’ont nulle peine à convaincre que l’envie est une des principales sources de nos échecs dans la vie.
Ce sont les moralistes français de l’âge classique qui ont distingué nettement entre envie et jalousie : l’envieux est malheureux des avantages d’autrui que lui-même ne possède point, et le jaloux se désole de n’être pas le seul à jouir des avantages que d’autres possèdent avec lui. Les deux attitudes ne s’excluent pas, et révèlent, outre un manque de confiance dans la Providence divine, un déséquilibre dans notre relation à autrui.
Voilà bien un péché capital qui n’a pas l’air d’en être un. La colère, en effet, n’est-ce pas cet élan impétueux (thymos) qui était, pour Platon, l’une des principales vertus (le courage), pour peu qu’il soit guidé par la raison ? L’homme en colère est un homme de cœur, un homme que l’injustice n’écrase pas, mais révolte, enflammant son désir de restaurer la justice bafouée.
Les auteurs spirituels eux-mêmes ne paraissent pas toujours s’accorder sur la nature de la colère et ce qu’il convient que nous en fassions : saint Thomas ne va-t-il pas jusqu’à écrire que manquer de la passion de colère, c’est être vicieux (cf. IIa-IIæ, q. 158, a. 8) ? Une meilleure compréhension de la colère doit nous conduire à distinguer la passion du péché, pour ne pas confondre l’élan d’énergie psychologique et l’offense à Dieu et à l’ordre de la raison.
… qui est plus exactement l’acédie. La paresse aurait presque bonne presse : le paresseux apparaît comme un être sympathique, qu’il s’agisse de l’animal de ce nom, ou l’individu qu’on qualifie ainsi, et que son innocuité rend aimable. Beaucoup sont plus qu’indulgents vis-à-vis de lui : le farniente est le rêve avoué de bien des gens, et l’on se prend à sourire devant les multiples stratégies ingénieuses par lesquelles Gaston Lagaffe ou Wally (le personnage de la série Dilbert, par Scott Adams) s’arrangent afin de ne pas devoir travailler pour leur employeur.
Pourtant, comme le notait déjà l’empereur-philosophe Marc Aurèle (Pensées, V 1), nous sommes nés pour faire œuvre d’homme, non pour dormir, de sorte que la paresse va à l’encontre de notre humanité la plus profonde. Mais la paresse n’est que la partie émergée de l’iceberg : ce péché n’est capital que parce qu’il est d’abord acédie, c’est-à-dire manque d’entrain, voire dégoût pour les choses spirituelles : notre posture debout est une invitation à nous élever, mais l’acédie veut que nous soyons contents de vivre prostrés.
En 1942, l’essayiste britannique C.S. Lewis publiait The Screwtape Letters (Tactique du diable, dans la version française) : ce bref roman épistolaire imagine la correspondance entre Screwtape, un démon expérimenté, et Wormwood, un jeune tentateur tout frais émoulu de l’académie diabolique où l’on apprend par quels moyens tenter les hommes afin de les perdre.
S’il peut sembler léger de traiter un sujet aussi grave d’une manière aussi inattendue, on découvre rapidement le génie de l’auteur, qui a su condenser en quelques lettres les principaux pièges dans lesquels chacun d’entre nous tombe si souvent et si aisément par orgueil, par gourmandise, par paresse, par colère, et ainsi de suite. Les diverses tentations suggérées par Screwtape sont en effet aussi simples qu’efficaces, précisément parce qu’elles jouent sur les péchés capitaux, dont nous retrouvons ainsi, par le biais de cette correspondance imaginaire, les principaux ressorts.
Notre parcours des péchés capitaux et de leur histoire nous a conduits au désert, où s’est élaborée la première mouture de notre septénaire des vices. De là, nous avons appris à reconnaître la pertinence psychologique, philosophique et théologique de l’analyse proposée par les reclus pour les gens qui, comme nous, sont dans le monde (en essayant, autant que possible, de n’être pas du monde pour autant).
Mais, au désert comme dans le monde, les hommes ont chacun leurs propres ressources comme aussi leurs faiblesses particulières, imputables à leur personnalité individuelle. Quelques considérations sur les formes principales du tempérament humain (colérique, mélancolique, sanguin et flegmatique) nous permettront de mieux comprendre où chacun d’entre nous pourra faire porter son effort en tenant compte des dispositions propres de son caractère.
Les sept péchés capitaux ne sont pas seulement une catégorie théologique, mais aussi une grille d’analyse essentielle pour comprendre la nature humaine. Qu’il s’agisse de philosophie antique, de psychologie moderne ou de spiritualité chrétienne, ces désordres fondamentaux de l’âme ont toujours été étudiés pour aider les hommes à mieux se connaître et progresser vers la vertu.
À travers neuf conférences, nous explorerons :
Les fondements du concept de péché : pourquoi l’homme agit-il parfois contre son propre bonheur ?
L’orgueil : la racine des autres vices, de la démesure grecque à la théologie chrétienne.
Gourmandise et luxure : pourquoi ces péchés sont-ils si proches et quels sont leurs mécanismes psychologiques ?
L’avarice : une passion méprisée mais profondément enracinée en l’homme.
L’envie et la jalousie : comment ces vices nous rendent-ils malheureux et quels sont leurs remèdes ?
La colère : vertu ou péché ? Quand l’indignation devient-elle un désordre de l’âme ?
La paresse et l’acédie : bien plus qu’un simple manque d’énergie, un poison insidieux contre l’élévation de l’âme.
La tactique du diable : comment les péchés capitaux sont-ils exploités dans la tentation et la vie quotidienne ?
Tempéraments et vices : pourquoi sommes-nous enclins à certains péchés plus qu’à d’autres ?
Ce cours s’adresse à toute personne souhaitant mieux comprendre les désordres de l’âme et chercher un chemin d’élévation intérieure. Il mêle philosophie, psychologie et théologie pour offrir une vision complète des péchés capitaux et de leur influence sur la vie morale et spirituelle.
Rejoignez-nous pour un voyage intérieur passionnant et une réflexion approfondie sur la nature humaine !