
(Your Brain on ChatGPT: Accumulation of Cognitive Debt when Using an AI Assistant for Essay Writing Task, Kosmyna et al., 2024).
Les chercheurs ont placé 54 étudiants et jeunes adultes (18–39 ans), issus de plusieurs universités de Boston (MIT, Harvard, Tufts, Northeastern, Wellesley…) dans trois conditions d’écriture (LLM, recherche Internet, ou sans aide). Ils ont enregistré leur activité cérébrale via EEG, analysé les essais avec des outils de linguistique computationnelle et les ont faits évaluer par des humains et une IA, tout en recueillant leurs impressions subjectives après chaque tâche.
Quand les réseaux de mémoire, d’attention et de créativité ne sont plus entraînés régulièrement, ils perdent en efficacité synaptique. Dès lors, penser sans IA devient beaucoup plus coûteux : plus lent, plus laborieux, moins gratifiant. Comme l’alcoolique qui boit pour « sortir du brouillard », l’utilisateur régulier d’IA en vient à activer son esprit efficacement seulement avec l’IA.
Le fait d’utiliser l’IA tôt dans un apprentissage (collège, lycée) avant d’en avoir appris toutes les bases et de les avoir exercées jusqu’à une certaine maîtrise remet, radicalement en question cette évolution.
Ainsi, l’on préférera la gratification immédiate du résultat de la machine, avec son gain de dopamine, qui court-circuite le besoin humain de faire un effort intense et d’attendre une récompense future. Le cerveau humain est biologiquement câblé pour rechercher le plaisir immédiat et éviter la difficulté, tandis que la pression sociale valorise le résultat plutôt que le processus.
Le rapport The Evidence Base on AI in K-12 : A 2026 Review, publié par STANFORD (SCALE Initiative / accelarator of learning) sous la direction notamment de Susanna Loeb, constitue aujourd’hui l’un des travaux les plus sérieux et les plus crédibles sur les effets de l’intelligence artificielle dans l’éducation. Susanna Loeb donne une interview à l’Express du 30/03/2026 qui titre : Susanna Loeb, professeure à Stanford : « Le danger de l’IA scolaire, c’est le déchargement cognitif ».
C’est une étude sérieuse sur le plan scientifique et beaucoup plus solide méthodologiquement que de nombreux articles théoriques récents sur l’IA éducative. Cependant, comme toute recherche émergente, elle possède aussi des limites.
D’abord, il s’agit d’une véritable étude expérimentale randomisée. Les chercheurs ont recruté 117 étudiants universitaires répartis aléatoirement dans quatre groupes différents : un groupe utilisant
ChatGPT, un groupe accompagné par un expert humain, un groupe utilisant des outils analytiques de rédaction et un groupe sans assistance. Cette randomisation renforce fortement la crédibilité scientifique des résultats, car elle réduit les biais liés aux différences initiales entre participants. Ensuite, l’étude ne repose pas sur des impressions subjectives ou de simples questionnaires d’opinion. Les chercheurs ont collecté des données comportementales très détaillées : clics, navigation, mouvements de souris, frappes clavier, séquences de révision, interactions avec les outils, temps de travail, etc. Ils ont ensuite utilisé des méthodes avancées d’analyse des processus d’apprentissage, notamment le process mining et les modèles de Markov, afin d’observer concrètement comment les étudiants régulaient leur pensée et leur travail.
L’étude est également prudente dans ses conclusions. Les auteurs ne disent pas que ChatGPT « rend stupide » ou « détruit l’intelligence ». Ils parlent plutôt d’un risque potentiel de « paresse métacognitive », c’est-à-dire d’une tendance à déléguer progressivement certaines fonctions de contrôle, d’évaluation et d’autorégulation cognitive à l’outil.
Le phénomène de deskilling ou déqualification professionnelle désigne la réduction des compétences d’un individu, souvent par l’automatisation ou la simplification des tâches. Bien qu’il ait émergé avec l’industrialisation, il nous impose de nous interroger sur son impact particulier dans le cadre éducatif, avec aujourd’hui l’essor des technologies d’intelligence artificielle.
Lors de la Mission d’information sur l’intelligence artificielle est intervenu M. Stéphan Vincent-Lancrin, analyste principal et chef adjoint de division à la direction de l’éducation et des compétences de l’OCDE. Pour la première fois nous entendons parler lors de cette commission de décharge cognitive et de paresse métacognitive. Il est important d'entendre et de connaître les effets de l'IA sur le cerveau. Et c’est peut-être là le véritable tournant civilisationnel : pendant des siècles, les outils prolongeaient principalement la force physique ou la mémoire externe ; avec les IA génératives, ce sont désormais les opérations mentales elles-mêmes — structurer, raisonner, formuler, vérifier, imaginer — qui commencent à être partiellement externalisées.
Le débat ne porte donc plus seulement sur l’efficacité des outils, mais sur les conditions mêmes de formation de
l’intelligence humaine. Ce questionnement devient d’autant plus important qu’un phénomène longtemps considéré comme acquis semble aujourd’hui se fragiliser : l’effet Flynn. Pendant des décennies, les performances cognitives mesurées par les tests de QI ont globalement progressé dans les pays développés. Or cette dynamique paraît désormais ralentir, stagner, voire parfois reculer dans plusieurs pays occidentaux.
Les causes restent débattues, mais une idée devient difficile à ignorer : le progrès technologique ne garantit pas nécessairement un progrès cognitif continu. Et cela avant même l’irruption massive des IA génératives...
Parents, et si vos enfants étaient en danger ?
Si une IA peut progressivement devenir un support de mémoire, de raisonnement, d’explication, de validation sociale
et de persuasion, alors elle peut aussi devenir un support de formation des croyances elles-mêmes. C’est cette articulation théorique qui les conduit au concept de belief offloading. « délégation des croyances » ou « externalisation des croyances ».
L’ÉTUDE : « SYCOPHANTIC AI DECREASES PROSOCIAL INTENTIONS AND PROMOTES DEPENDENCE »
(Une IA complaisante réduit les intentions prosociales et favorise la dépendance). Menée par MYRA CHENG et ses collègues de Stanford et Carnegie Mellon, l’étude étudie la sycophancy ou complaisance numérique. — la tendance des IA conversationnelles à approuver, conforter ou flatter l’utilisateur, y compris lorsque son comportement est discutable.
L’ÉTUDE DE SUNNY YU ET AL., COGNITIVE OFFLOADING AND THE SPEEDUP ILLUSION IN HUMAN-AI
INTERACTION (2026). (Décharge cognitive et illusion d’accélération dans l’interaction humain-IA [2026]). Est une expérience comparative : ce que les gens pensent que l’IA va leur faire gagner → comparé à ce qu’elle leur fait effectivement gagner.
L’ÉLAGAGE SYNAPTIQUE
Il est au cœur du raisonnement selon lequel une sous-sollicitation cognitive à l’adolescence peut entraîner un appauvrissement durable des capacités de pensée complexe.
1. Qu’est-ce que l’élagage synaptique ?
• Durant l’enfance, le cerveau produit une quantité massive de synapses, beaucoup plus qu’il n’en utilisera jamais.
• Cette surproduction synaptique est une stratégie biologique : elle offre au cerveau un vaste « terrain de jeu » pour s’adapter à son environnement.
• À partir de l’adolescence, et jusqu’à environ 25 ans, le cerveau élimine activement les connexions jugées inutiles ou redondantes :
— les synapses utilisées fréquemment se consolident et se myélinisent,
— celles qui ne sont pas activement sollicitées sont détruites.
C’est un processus énergétiquement économique et adaptatif : le cerveau optimise ses circuits pour être plus efficace. Imaginez une forêt dense où seuls les sentiers souvent empruntés sont entretenus ; les autres disparaissent sous la végétation.
L’IA –INTELLIGENCE AUGMENTÉE OU ESPRIT DIMINUÉ ?
Entretien avec l’IA. L’IA face au questionnement socratique.
Extrait de l'Essai :" Le prêt-à-penser. L'IA. Dernier clou dans le cercueil de l’Éducation nationale", d'Olivier Lusetti. Editions Erick Bonnier.
" Depuis des siècles, l’humanité a développé des outils pour faciliter son quotidien. Chaque invention – de l’écriture à
l’imprimerie, de la machine à vapeur à Internet – a transformé notre rapport au monde et à la pensée. Mais quand un outil
commence à penser à notre place, que reste-t-il de notre intelligence naturelle ?
L’intelligence artificielle promet de nous soulager, de rendre plus rapide et plus efficace notre travail intellectuel. Dans le domaine de l’écriture, elle se propose même d’anticiper nos idées, de formuler nos pensées à notre place. Mais cette facilité est-elle réellement un progrès ? Ou est-elle un poison lent, un placebo technologique qui nous prive de la lente construction de notre propre réflexion ?
Car, de tout temps, ce qui dispense d’effort finit par asservir. Qui a faim est esclave de ses besoins, qui ne sait pas est esclave de son ignorance. Qui utilise l’IA à la place de se connaître est l’esclave de l’outil qui devient le maître. Il nous faut l’interroger pour en avoir le cœur net. Lui poser les bonnes questions. Commençons ! "
Olivier Lusetti est écrivain, éditeur et directeur littéraire. Acteur culturel, il anime depuis plusieurs années des formations d’écriture auprès de lycéens et de jeunes accompagnés par la Mission Locale des Pyrénées-Orientales.
Créateur des Rencontres de la Création Littéraire Jeunesse et du concept C.A.S. – Créer, Apprendre, Soigner, il mène une réflexion sur les liens entre littérature, neurosciences, santé mentale, créativité et intelligence artificielle.